JEAN-LUC LAGARCE (1957 - 1995) Dramaturge Français
Jean-Luc LAGARCE (1957-1995)
NOUS DEVONS PRÉSERVER LES LIEUX DE LA CRÉATION
Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux du superficiel, les lieux de l'invention de ce qui n'existe pas encore, les lieux de l'interrogation d'hier, les lieux du questionnement. Ils sont notre belle propriété, nos maisons, à tous et à chacun. Les impressionnants bâtiments de la certitude définitive, nous n'en manquons pas, cessons d'en construire. La commémoration elle aussi peut être vivante, le souvenir aussi peut être joyeux ou terrible. Le passé ne doit pas toujours être chuchoté ou marcher à pas feutrés. Nous avons le devoir de faire du bruit. Nous devons conserver au centre de notre monde le lieu de nos incertitudes, le lieu de notre fragilité, de nos difficultés à dire et à entendre. Nous devons rester hésitants et résister ainsi, dans l'hésitation, aux discours violents ou aimables des péremptoires professionnels, des logiques économistes, les conseilleurs-payeurs, utilitaires immédiats, les habiles et les malins, nos consensuels seigneurs.
Nous ne pouvons nous contenter de notre bonne ou de notre mauvaise conscience devant la barbarie des autres, la barbarie nous l'avons en nous, elle ne demande qu'à nous ravager, qu'à éclater au plus profond de notre esprit et fondre sur l'Autre. Nous devons rester
vigilants devant le monde, et rester vigilants devant le monde, c'est être encore vigilants devant nous-mêmes. Nous devons surveiller le mal et la haine que nous nourrissons en secret sans le savoir, sans vouloir le savoir, sans même oser l'imaginer, la haine souterraine, silencieuse, attendant son heure pour nous dévorer et se servir de nous pour dévorer d'innocents ennemis. Les lieux de l'Art peuvent nous éloigner de la peur et lorsque nous avons moins peur, nous sommes moins mauvais.
Nous ne devons pas être amnésiques, mais ne pas être amnésiques, ce n'est pas chaque jour, chaque soir, de vingt heures à vingt heures trente, l'heure de notre prière et de nos pardons collectifs. Ne pas être amnésiques, ce n'est pas juste regarder le passé s'éloigner doucement de nous, notre belle convalescence, ne pas être amnésiques, c'est regarder en face le jour d'aujourd'hui, ce jour-ci, et regarder encore demain, droit devant, ne rien voir, bien évidemment, ne pas le prétendre, cesser d'affirmer, mais marcher tout de même, garder le regard clair, la démarche lente et sourire encore, paisiblement, d'être mal assurés.
Une société, une cité, une civilisation qui renonce à l'Art, qui s'en éloigne, au nom de la lâcheté, la fainéantise inavouée, le recul sur soi, qui s'endort sur elle-même, qui renonce au patrimoine de demain, au patrimoine en devenir pour se contenter, dans l'autosatisfaction béate, des valeurs qu'elle croit s'être forgées et dont elle se contenta d'hériter, cette société-là renonce au risque, elle s'éloigne de sa seule vérité, elle oublie par avance de se construire un avenir, elle renonce à sa force, à sa parole, elle ne dit plus rien aux autres et à elle-même.

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